Le Jardin des Nécrophores
une critique de la solitude numérique
Le matin, dans le bus, les gens ne lisent plus : ils élisent.
Ils votent pour la meilleure recette de gâteau healthy (sans farine, sans lait, sans sucre, sans beurre, sans plaisir), pour le meilleur conseil de lecture rapide, pour la meilleure trend déjà vue plus d’une centaine de fois. Et ils le font ensemble, mais séparément, chacun, la nuque pliée, penché sur son smartphone.
Les réseaux sociaux, cette société numérique, cet ersatz de collectivité humaine, regroupent désormais des individus asociaux. La promesse de l’unité s’est vite changée en désir de l’unique. Être l’être que d’autres regardent, écoutent, suivent : un prophète de scrolls ininterrompus jusqu’à la réception d’un vocal.
Les gens ne conversent plus : ils déversent.
Ils déposent leurs monologues auxquels d’autres monologues répondent. Ils dialoguent mais séparément, chacun d’un côté du filet qu’une balle franchit sans jamais être frappée ni déviée.
La parole n’est plus contredite. Un commentaire déplaît ? Il est supprimé ! Des commentaires déplaisent ? C’est la possibilité de commenter qui est supprimée ! Et quand la parole même déplaît, elle est interdite, censurée, et son auteur est attaqué. L’unité ne supporte plus qu’une parole unique.
Et cette parole unique est devenue celle de tous ces « uniques » qui forment une nouvelle société d’individualités, une masse de solitudes que viennent inévitablement soutenir les plus populistes des dirigeants. Les individualistes sont le compost sur lequel poussent les plantes les plus dangereuses pour l’Humanité.
Attirés par la lumière des réseaux sociaux, ils se contentent de leur place de nécrophores, enterrant définitivement le cadavre de la sociabilité dans le terreau infertile de leur égocentrisme.
Mais le mal n’a pas encore rongé nos racines, celles de l’entraide réelle, du partage fraternel, de la communication vitale, de la transmission nécessaire. « Il faut cultiver notre jardin » : celui dans lequel poussera toujours l’être et fanera le paraître.
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