Paul, un dimanche

Paul, un dimanche

— Lapin à la moutarde, mon chéri, et sa purée maison !

Il l’aimait. Pas à cause du lapin à la moutarde, bien que son lapin à la moutarde était pour lui le meilleur lapin à la moutarde, mais parce qu’elle l’appelait « mon chéri ». Il était son chéri, il l’avait toujours été, et il aimait l’être. Et elle, elle était la femme de sa vie, elle l’avait été depuis le début, et il savait qu’elle aimait l’être.

Elle déposa son assiette devant lui, et Paul se sentit une nouvelle fois envahi du même amour quand il vit qu’elle avait fait bien attention de ne pas se faire toucher le lapin et la purée. Paul n’aimait pas que, dans son assiette, la viande chaude touche les autres aliments. En revanche, avec la viande froide, il n’y avait pas cet impératif : par exemple, du jambon blanc pouvait très bien chevaucher des haricots verts. Et pour ce qui était du poisson, Paul avait trouvé la solution : il n’en mangeait jamais.

— Je ne sais pas si on va pouvoir partir à Pâques, lui dit-il. Francis aura ses enfants à ce moments-là, il veut prendre ses vacances. Du coup, je ne vais pas pouvoir poser les miennes.
— Ton patron nous emmerde ! lui répondit-elle. Franchement, Paul, au bout de vingt années d’ancienneté, tu ne crois pas que tu pourrais avoir le droit de choisir de poser tes vacances quand tu le souhaites ? On avait dit qu’on irait visiter le village d’enfance de ton père ; tu te rappelles Paul, qu’on avait dit ça ? On avait dit qu’à Pâques, on irait voir le village de ton père, tu te rappelles ?
— Bien sûr que je me rappelle, murmura-t-il en repoussant du dos de sa fourchette, la purée maison un peu trop liquide qui glissait vers le morceau de lapin.
— On ne peut pas ne pas partir à Pâques comme on l’avait prévu, Paul, reprit-t-elle. J’ai déjà prévenu les voisins : ils sont d’accord pour venir s’occuper du chat. Qu’est-ce que je vais leur dire moi, maintenant, hein ?

Paul ne répondit rien. Il se contenta de desserrer le noeud de sa cravate pour pouvoir glisser entre son cou et le col de sa chemise, un coin de la serviette en tissu.

— Bon appétit, lui dit-elle.
— Merci. Bon appétit à toi aussi.
— Tu me diras si tu veux que j’aille te chercher du sel.
— Ça a l’air d’aller, merci.

Ils commencèrent à manger en silence. Elle, sa fourchette piquant un morceau de lapin puis plongeant voluptueusement dans la purée avant que le tout disparaisse entièrement dans sa bouche, et Paul prenant soin d’avaler son morceau de lapin avant de faire suivre une fourchette de purée, car viande chaude et autre aliment ne devait même jamais se rencontrer dans sa bouche. Il n’y avait que dans son estomac que la rencontre se faisait enfin, mais Paul n’y pouvant rien, il préférait de jamais y penser.

— Tu devrais quand même lui en parler, à Francis.
— De quoi ? demanda Paul en reposant ses couverts à l’exacte même place qu’ils avaient avant qu’il ne commence à s’en servir.
— Des vacances de Pâques, Paul. En vingt ans, tu ne lui as jamais rien demandé, tu as toujours pris les vacances qu’il ne voulait pas, fais les heures supplémentaires qu’il ne voulait pas, assuré les astreintes qu’il ne voulait pas. Tu n’as qu’à lui dire que cette fois-ci, ces vacances-là, c’est toi qui les veux.
— Tu as raison.
— Tu me promets de lui en parler lundi ?
— Je vais essayer.
— Tu vas essayer de me le promettre Paul, ou tu vas essayer de lui en parler ?
— Je te promets d’essayer de lui en parler.

Paul vérifia que la serviette en tissu était toujours suspendue à son cou, reprit ses couverts, d’abord, et comme à chaque fois, la fourchette de la main gauche puis le couteau de la main droite, et se remit à manger, en alternant lapin à la moutarde et purée maison.

— Tu sais, j’ai vraiment très envie de ces vacances, Paul. Je pense que ça va nous faire du bien à tous les deux. Cinq jours, rien que toi et moi ! Et je suis sûre que de découvrir le village dans lequel ton père a grandi, ça va beaucoup t’intéresser. C’est joli, la Savoie. Et tu vas pouvoir emmener tes aquarelles. Toi qui te plains toujours de ne jamais avoir assez de temps pour tes aquarelles, là tu vas en avoir du temps ! Et des paysages ! C’est pour ça qu’il faut que tu en parles demain à Francis.
— Demain, il est en rendez-vous toute la journée. Il ne sera là qu’à midi, pour aller manger avec toute l’équipe à la cantine.
— Alors, toi aussi va manger avec l’équipe à la cantine !
— Impossible : demain c’est hachis Parmentier. Tu te rends compte ? De la viande à l’intérieur de la purée !
— Bon, ben, parle-lui-en mardi, alors !
— Mardi, c’est moi qui suis en rendez-vous toute la journée, dit Paul en piquant avec sa fourchette, le dernier morceau de lapin qui restait dans son assiette.
— Bon. J’appellerai les voisins demain matin pour les prévenir qu’on ne part plus finalement.

Il n’osait pas lever les yeux. Il savait qu’il était en train de la décevoir et qu’il allait le voir sur son visage. Et il n’avait pas envie d’en avoir honte, parce que, quand il avait honte, il rougissait, et il paniquait quand il se savait être en train de rougir.

Mais, quand il l’entendit lui demander : « Il reste encore du lapin et de la purée. Tu en veux encore, mon chéri ? », il releva la tête, lui tendit son assiette vide et, avec un large sourire et des yeux brillants, il lui répondit :

— Oui, s’il te plait, j’en veux bien encore, maman.

texte © Sara Afonso / photo © Mogens Petersen

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