CONFIRMÉ

CONFIRMÉ

« Un matin, elles ne s’ouvriront pas, pense-t-il. J’aurai tellement mal dormi, j’aurai tellement une sale gueule, qu’il ne me reconnaitra pas et les portes ne s’ouvriront pas. »

Appuyé sur sa canne, Samuel attend que le scan de son visage se termine et que les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Un matin, elles ne s’ouvriront pas, pense-t-il. J’aurai tellement mal dormi, j’aurai tellement une sale gueule, qu’il ne me reconnaitra pas et les portes ne s’ouvriront pas.

Il se recule et regarde l’écran : son visage numérisé s’auréole de vert. Aujourd’hui encore, les portes vont s’ouvrir.

— Bonjour Samuel. Et bienvenue. Puis-je vous proposer un peu de musique ?
— Non merci. Donne-moi la météo plutôt.
— Aujourd’hui, il fera trois degrés au minimum et dix au maximum. Actuellement, il fait huit degrés.
— Il va neiger ?
— Pas de neige prévue dans la journée Samuel, mais on peut s’attendre à quelques flocons dans la nuit. Vous faut-il autre chose Samuel ?
— Oui : que tu fermes les portes et que tu fasses ton vrai boulot. Je veux descendre.

Les portes se ferment et une petite musique se fait timidement entendre.

— J’avais dit pas de musique.
— Je suis là pour faire de ce moment une expérience agréable, Samuel.
— Tu parles d’une expérience ! Je veux juste descendre, y’a rien d’expérimental là-dedans !
— Vous désirez descendre ?
— Oui, oui : je veux descendre !
— Samuel, désirez-vous descendre ?
— C’est ce que je viens de te dire : oui, je veux descendre alors descends-moi !
— Samuel, vous devez me confirmer que vous voulez descendre.

Samuel regarde l’écran en face de lui : toute la conversation qu’il vient d’avoir est retranscrite mot pour mot. En dessous de la dernière phrase, trois petits points clignotent dans l’attente de sa prochaine réplique.

— Confirmé !

Il descend. Il ne le sent pas mais il sait qu’il descend : les chiffres défilent, décroissent, dégringolent à la même vitesse que sa descente.

— Samuel, j’ai un appel pour une descente : dois-je m’arrêter ?
— Qui c’est ?
— Fleur et sa mère. Vous les connaissez Samuel. Et vous les appréciez. Il y a trois jours, vous avez entamé ici une conversation avec la petite Fleur. Voici où vous vous êtes arrêtés.

La conversation de Fleur et de Samuel s’affiche sur l’écran. En dessous de la dernière réplique de Fleur, trois petits points clignotent.

— Ce sera à vous de continuer la conversation, Samuel. Dois-je m’arrêter ?
— J’ai envie de voir personne aujourd’hui.
— Cette excuse n’est pas recevable Samuel.
— Bon, ben, j’ai pas le temps d’arrêter ma descente, je suis pressé.
— Samuel, d’après votre agenda que je suis actuellement en train de parcourir, vous n’avez aucun rendez-vous ce matin. Votre premier impératif de la journée est à 15h30. Votre seconde excuse n’est donc pas recevable. Fleur et sa mère viennent de me confirmer leur demande : je vais devoir m’arrêter Samuel.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur une petite fille habillée en princesse. Derrière elle, une belle, grande et fine jeune femme tient un paquet cadeau sous le bras.

— Bonjour Fleur. Bonjour Annabelle. Et bienvenue à vous deux. Puis-je vous proposer un peu de musique ?
— Oui, s’il te plaît, mets-moi la chanson de la dernière fois, avec les coccinelles et les papillons.
— La chanson des coccinelles et des papillons pour Fleur.
— Confirmé !

Les portes se referment et le défilé des chiffres indique que la descente reprend. Fleur se balance d’un pied sur l’autre au rythme de la chanson idiote en regardant Samuel. Annabelle, debout derrière sa fille, les mains posées sur les petites épaules de l’enfant, dévisage aussi Samuel. Du coin de l’œil, Samuel voit les trois points clignotants lui signifier qu’on attend quelque chose de lui. Soudain, il entend sa propre voix prononcer des mots qu’il a déjà dits il y a quelques jours :

— Connais-tu « Les Fables de La Fontaine » Fleur ?

Puis il entend une nouvelle fois, la réponse de Fleur :

— Non, Samuel. C’est quoi ? C’est un endroit pour aller boire ?

La comptine s’arrête et la petite fille se stabilise et attend. Mais Samuel n’a pas envie de parler aujourd’hui. Il baisse les yeux sur les carrés de moquette.

— Maman, je veux descendre.
— Fleur, le prochain ascenseur sera peut-être bondé : on a de la chance d’avoir trouvé celui-ci. Regarde : il est presque vide.
— JE VEUX DESCENDRE. Confirmé !

Les chiffres se figent et les portes s’ouvrent. La petite fille et sa mère sortent sans même regarder Samuel.

— Bonne journée Fleur. Bonne journée Annabelle. A votre prochain service.

Une nouvelle fois, les portes se ferment.

— Samuel, j’ai une demande urgente pour une nouvelle descente. Mais cette demande se trouve au-dessus. Cela va m’obliger à remonter un peu.
— Oui mais moi, je veux descendre.
— Cette nouvelle demande est pour une descente urgente. Ceci va légèrement retarder la vôtre, mais je vous rappelle Samuel que d’après votre agenda, vous n’avez pas lieu d’être pressé ce matin.
— OK. Va pour la demande.
— Dois-je accepter la demande de descente ?
— Oui, je… heu… Confirmé.

Les chiffres reprennent le décompte à rebours, s’arrêtent et les portes s’ouvrent : un jeune couple attend. Lui, il la tient pas les cheveux et elle, pleure son rimmel sur ses joues.

— Avance, sale conne !

L’homme pousse la femme qui se retrouve dans les bras de Samuel. Il sort un petit revolver de la poche de son manteau.

— Et toi, tu la lâches, compris ?
— Bonjour Jonas. Bonjour Éloïse. Et bienvenue. Puis-je vous proposer un peu de musique ?

Samuel fixe l’arme pointée sur son visage. La jeune femme s’est recroquevillée dans un coin. L’homme baisse les yeux sur elle et sourit.

— Oui, mets-nous de la musique. Et mets-la nous bien fort parce que je sens que j’ai envie de faire du bruit !
— De la musique forte pour Jonas.
— Confirmé !

Les portes se referment, la musique démarre et couvre le bruit des coups de pieds que Jonas envoie dans l’abdomen d’Éloïse. Elle couvre aussi les coups que Samuel donne sur les portes de l’ascenseur. Elle couvre également le coup de feu que Jonas tire dans la tête d’Éloïse. Elle couvre encore la voix paniquée de Samuel :

— Arrête-toi ! Arrête-toi, putain d’ascenseur, et ouvre les portes !
— Samuel, désirez-vous que je m’arrête et que j’ouvre les portes ?
— Oui, ouvre ces putains de portes ! Ce type est complètement fou ! Il vient de tuer la fille !
— La fille s’appelle Éloïse. Désirez-vous que j’affiche son identité ? Souhaitez-vous connaitre votre pourcentage de compatibilité sociale avec Éloïse, Samuel ?
— Non, je veux que tu m’ouvres tes portes !
— Samuel, dois-je m’arrêter et ouvrir les portes ?
— Oui ! Ouvre !
— Samuel, vous devez me confirmer l’ouverture des portes. Il en va de votre confort et de votre sécurité, Samuel. Je dois m’assurer que c’est bien ce que vous voulez parce que ma priorité est de faire de ce moment une expérience agréable, Samuel.

La musique couvre toujours la voix de Samuel qui maintenant appelle à l’aide. La musique couvre un nouveau coup de feu. La musique s’arrête et le corps de Samuel tombe bruyamment sur le sol. Jonas s’approche de l’écran.

— Parking.
— Désirez-vous descendre jusqu’au parking, Jonas ?
— Oui. Et vite. Confirmé.

Le décompte des chiffres s’accélèrent tandis que l’ascenseur descend rapidement les étages. Puis les portes s’ouvrent. Jonas enjambe le corps de Samuel et sort de l’ascenseur.

— Bonne journée Jonas. A votre prochain service.

© 2018 Sara Afonso – Tous Droits Réservés

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